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Une nuit dans la peau d’un autre au CRI

Interview de Alexandra Ivanovitch, porteuse du projet "Une nuit dans la peau d'un autre"

Dans la peau d'un autre

Le soir des Nuits Blanches, les parisiens ont été très nombreux à se presser devant les portes du Centre de Recherches Interdisciplinaires rue Charles V pour participer à une expérience immersive et passer « une nuit dans la peau d’un autre« . A travers un parcours artistique interactif  – installations, performances, playtest, sculptures… – le public était invité à s’interroger sur l’empathie, pierre angulaire du mieux vivre ensemble à une époque où les inégalités se creusent. Alexandra Ivanovitch est la porteuse du projet; elle revient pour nous sur cet évènement très spécial qui a fait du CRI, le temps d’une nuit, une performance à taille humaine.

Comment est né le projet d’une nuit blanche empathique au CRI ?

A la faveur d’une conversation avec François Taddei, co-directeur du CRI, le projet de la Nuit Blanche empathique au CRI est né de la volonté de concevoir une expérience interactive inédite sur l’empathie qui pourrait réunir autour de ce même thème des acteurs très différents: des étudiants, des chercheurs, des artistes, des développeurs, des designers et des citoyens. L’inscription de cet événement dans la perspective plus globale d’une manifestation culturelle de grand ampleur comme la Nuit Blanche fournit l’occasion privilégiée de catalyser l’attention du grand public sur cette compétence du 21ème siècle, appelée à prendre une place prépondérante dans les pratiques pédagogiques.

En participant à une manifestation culturelle de grande ampleur à l’échelle de la Ville entière sur une problématique de société prégnante, le CRI démontre une fois de plus son dynamisme audacieux et sa singularité dans le paysage académique français. L’objectif de la Nuit Blanche était également d’ouvrir les portes du CRI au grand public pour lui faire découvrir l’esprit d’innovation et d’expérimentation qui caractérise si bien cet écosystème de créativité stimulante. Cet événement a contribué à mettre en lumière le Centre auprès d’un public élargi, au-delà des cercles que nous avons préalablement touchés et qui sont déjà éblouis.

Comment transforme-t-on un lieu comme le CRI en un parcours expérimental d’ « empathie augmentée » ?

Métamorphoser le temps d’une nuit un centre de recherche et d’enseignement en un lieu hybride propice à l’expérimentation artistique n’était pas une mince affaire, mais le défi a été relevé avec brio par le collectif La Main. En mobilisant ses scénographes, performers, vidéastes et artistes plasticiens, le collectif a su transfigurer le Centre pour permettre d’accueillir plus de 1200 personnes le 3 octobre, entre 19h et 1h du matin.

Les visiteurs de la Nuit Blanche ont ainsi pu découvrir un parcours interactif global qui embrasse chacun des bâtiments du CRI et qui se lit comme une histoire: de gauche à droite… depuis le premier seuil représenté par l’installation participative de James Carlson « Les Yeux de Gaïa » appelant le visiteur à l’introspection jusqu’à confessionnal où celui-ci a pu témoigner sur son expérience, en passant par des performances de danse-théâtre, des sculptures de vide et l’installation du BeAnotherLab, « la machine pour être un autre ». Pour assurer une certaine immersion du visiteur dans l’univers empathique créé spécialement pour cette nuit-là tout au long du parcours, il était important d’investir également les espaces transitionnels: aussi les visiteurs ont-il pu découvrir des anamorphoses de phosphore sublimées par des néons de lumière noire dans certains couloirs, ou encore croiser des performers et danseurs dans les escaliers au gré de leur exploration.

De quelles manières le public a-t-il pu « changer de peau et de regard » au cours de la nuit Blanche au CRI ?

Le cas des anamorphoses construites par l’artiste plasticien Rémi Petit du collectif La Main est emblématique de cette démarche qui a consisté à inviter le visiteur à s’interroger sur son propre regard, ses propres représentations. Au fur et à mesure que le visiteur découvrait l’oeuvre suspendue dans les hauteurs d’un couloir du CRI, les motifs géométriques dessinés par les lignes de phosphore changeaient en fonction de la position adoptée. Le regard n’est pas neutre, et le déplacement de perspective est fécond pour révéler l’oeuvre d’art sous ses multiples facettes – voilà une belle figuration du travail interdisciplinaire qu’entreprend le CRI pour encourager les étudiants et chercheurs à se déplacer, se décentrer de leur discipline et de leur regard premiers.

Le maître-mot du parcours artistique était véritablement l’interactivité; à ce titre le Gamelab avait organisé une game jam sur le thème de l’empathie, commencé 24h avant le début de la Nuit Blanche, et les visiteurs pouvaient, au terme du parcours artistique, participer à une session massive de playtest des jeux empathiques prototypés lors de la game jam (tous les jeux sont en ligne ici). Le visiteur était ainsi invité à interagir avec les jammers, à donner son feedback et s’intégrer de plain-pied dans un processus créatif. Autre exemple d’interactivité : dans le deuxième « sas » du parcours artistique, la performance de danse-théâtre « Au parleur » de Lucile Rimbert du collectif La Main, la scénographie était ainsi faite que chaque visiteur pouvait décrocher le téléphone posé sur la table et ainsi « déclencher » la performance de la comédienne à l’autre bout du fil, derrière la vitre de plexiglas. Le dialogue entre visiteur et performer pouvait alors commencer.

Il m’a semblé par ailleurs important de réunir un collectif national avec un collectif international et interdisciplinaire comme le BeAnotherLab, conformément à l’esprit du CRI, un centre qui est ancré dans l’écosystème d’innovation local et se développe à l’international. Le BeAnotherLab a proposé deux « machines pour être un autre », des dispositifs qui utilisent le potentiel de la réalité virtuelle, et notamment des Oculus Rift pour développer l’empathie.

En confiant sa vie et ses yeux à un guide pour gravir les marches, le visiteur accepte de lâcher prise sur un contrôle absolu de sa personne et de son image. L’intime duo ne souffre nul préjugé, nul jugement. Cette montée intime dans l’inconscient nous enseigne l’importance de prendre le temps de l’attente, le temps pour soi ainsi que la confiance en autrui – Clément Caporal, étudiant en 1ère année de FDV au CRI, à propos de La machine pour être un autre. 

Lorsque l’événement a pris une autre dimension, et qu’il était évident que le CRI, d’un point de vue logistique, n’aurait pas la capacité d’accueillir tous les visiteurs réunis dans la rue, nous avons décidé d’externaliser une partie du spectacle: à défaut de pouvoir faire rentrer les visiteurs, nous avons fait sortir les performers. Ainsi le BeAnotherLab a pu faire une démo avec l’Oculus dans la rue en offrant un beau symbole pour cette soirée qui vise à faire découvrir des technologies empathiques à la pointe de l’innovation au grand public. L’un des membres fondateurs du BeAnotherLab souhaiterait d’ailleurs poursuivre ses recherches au croisement de la technologie et de l’empathie en s’inscrivant en thèse au CRI.

La Nuit Blanche empathique est-elle juste l’histoire d’une nuit? 

Le franc succès rencontré par l’événement montre de façon indéniable le désir qu’a le grand public de se familiariser avec ce type de dispositifs empathiques, les messages que je reçois continuent de me le prouver au quotidien ; au lendemain de la Nuit Blanche, la démocratisation de l’accès à ce type d’expériences empathiques est cruciale. Plusieurs pistes de recherche-action sont déjà à l’étude pour prolonger cette initiative et nourrir le dialogue fructueux noué avec un public élargi. L’objectif est maintenant de décliner le dispositif de la « machine pour être un autre » avec des variantes plus frugales pour démocratiser l’accès à la réalité virtuelle et son vaste potentiel, notamment par le biais de Google cardboard. La machine pour être un autre à moins de dix euros: voilà l’objectif.

Par ailleurs, le BeAnotherLab et le Centre de Recherches Interdisciplinaires ont le projet d’unir leurs ressources créatrices et pédagogiques pour proposer une courte vidéo, simple, intuitive et ludique sur la machine empathique, version do-it-yourself: « comment construire sa propre machine pour être un autre ». Il s’agit de donner les moyens aux enthousiastes et curieux de se familiariser le « mode d’emploi de l’empathie ». Expérience à reproduire chez soi!

En conclusion, je tiens à remercier chaleureusement tous les volontaires, pour la plupart des étudiants en 1ère année de FDV, sans qui cette Nuit Blanche empathique n’aurait pas été possible. J’ai eu énormément de chance d’être accompagnée par des étudiants brillants et enthousiastes. In fine, un grand merci à mon généreux sponsor: l’exposition WAVE “Quand l’ingéniosité collective change le monde », un projet imaginé et produit par BNP Paribas.

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