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L’avènement de la Data Religion?

Data Religion

Yuval Noah Harari, maître de conférence israélien et auteur du bestseller “Sapiens: A brief History of Humankind”, explique aux étudiants du Centre de Recherches Interdisciplinaires réunis le 17 septembre au Centre international d’Etudes Pédagogiques de Sèvres comment, selon lui, les “techno-religions” vont remplacer le culte libéral de l’individu.

Yuval Noah Harari at TEDGlobal London - June 16, 2015, Faraday Lecture Hall, Royal Institution of Great Britain, London, England. Photo: James Duncan Davidson/TED
Yuval Noah Harari at TEDGlobal London – June 16, 2015, Faraday Lecture Hall, Royal Institution of Great Britain, London, England. Photo: James Duncan Davidson/TED

Yuval Harari arrive un peu en avance dans l’amphithéâtre du CIEP. Souriant et poli, il est bien plus jeune et moins intimidant que je ne l’aurais pensé. A peine arrivé, un fan club l’entoure déjà : “Je suis ravi d’être devant vous aujourd’hui, et fait des jaloux parmi mes collègues” lui glisse un chercheur-groupie alors que j’accroche le micro à l’historien. Il faut dire que son ascension à de quoi impressionner : son livre Sapiens publié en 2011 a été traduis dans plus de 26 langues, et le MOOC qu’il en a tiré a été suivi par près de 80 000 auditeurs.

Si Sapiens prétend proposer un éclairage nouveau sur l’histoire de l’humanité depuis ses origines, c’est bien du futur dont est venu parler l’auteur aux étudiants du CRI, et, plus précisément, du possible avènement de la « data religion », ou comment la révolutions des données pourrait créer dans un avenir plus ou moins proches de nouvelles idéologies.

Harari commence sa présentation en rappelant que depuis le XIXe siècle, l’idéologie dominante est le libéralisme humaniste. Cette idéologie considère l’individu comme l’autorité ultime qui donne un sens à toute chose et qu’aucune entité extérieure ne peut connaître aussi bien que lui se connait. Celui-ci est doté d’une “étincelle unique” – âme, esprit, conscience – caractérisée par la liberté de penser et de choisir que protège le libéralisme.

"Fontaine", Marcel Duchamp, 1917.
« Fontaine », Marcel Duchamp, 1917.

Si cela peut sembler abstrait, les exemples de pratiques libérales humanistes dans notre quotidien sont légion: dans la politique libérale par exemple, l’individu – alors appelé électeur – est considéré comme l’autorité ultime pour prendre des décisions ; de même en économie, “le client a toujours raison”, et un produit n’est bon que si les clients l’achètent, ou encore selon l’esthétique libérale “la beauté est dans l’oeil de celui qui regarde” et il revient à l’individu de décider de ce qui relève de l’art ou pas.

Mais, prophétise Yuval Harari, le libéralisme humaniste en tant qu’idéologie dominante repose sur un terrain glissant. Et ce n’est ni l’extrémisme religieux ni la crise économique qui la menace, mais les Sciences de la Vie. “Ce que nous disent les sciences de la vie“  explique le jeune maître de conférence aux étudiants en biologie dont la curiosité est maintenant piquée, “c’est que si toutes ces belles idées sur l’individu ont put paraître très raisonnables au siècle des lumières, nous avons découvert depuis dans les labos que les notions d’individu et de libre arbitre ne correspondent à aucune réalité”.

En effet depuis Darwin, la biologie nous explique que les organismes n’ont pas d’âme ou d’essence mais sont un ensemble d’algorithmes biochimiques qu’il est parfaitement possible de déchiffrer. Même les émotions, auxquelles le libéralisme humaniste accorde une importance cruciale ne seraient pas des   « entités libres », mais bien des algorithmes que nous utilisons depuis la nuit des temps pour calculer nos chances de survie et de reproduction. Nos émotions seraient même à ce jour l’outil le plus performant dont l’être humain dispose pour l’aider à prendre des décisions. Mais que se passera-t-il si l’on parvient à créer des algorithmes qui dépassent le pouvoir prédictif de nos sensations et intuitions ?

Algorithme GoogleAujourd’hui déjà, dans le domaine de la santé, des décisions cruciales sont prises quotidiennement non pas sur la base de notre ressenti mais à partir d’algorithmes externes qui comprennent mieux que nous le fonctionnement du corps humain. Si cet état de fait s’applique à tous les domaines, la source d’autorité dans la prise de décision pourrait passer de l’humain au big data, menaçant ainsi le culte de l’individu prôné par le libéralisme, et ouvrant la voie à ce que Harari appelle les « techno-religions ».

A la mention des « techno-religions », je ne peux m’empêcher de sourire. De talentueux auteurs d’anticipations ont déjà fait le tour de la question. Mais l’exemple que donne le chercheur, avec force gestes et humour, est édifiant :

« Imaginez qu’un jour, vous demandiez à votre ordinateur qui, de A ou B, vous devez épouser. Celui-ci vous répondra ‘je te connais mieux que tu ne te connais toi même. J’ai entendu toutes tes conversations téléphoniques, lu tous tes mails, je peux te montrer des graphs de ton rythme cardiaque à n’importe quel moment de ta vie, je possède des milliards d’informations sur toi mais également sur A et B. C’est pourquoi je peux te recommander A. Et parce que je te connais bien, je sais que tu es déçue, parce que B est plus beau, et que tu as été programmé il y a 75 million d’année pour apporter une grande attention à l’apparence, mais moi je sais qu’au final, l’apparence ne compte que pour 9% dans le succès d’un couple, donc tu te trompes, choisis A ».

Ce dernier exemple me fait réaliser que, tous les jours, en nous connectant sur Google Map, en donnant à Facebook les détails de nos vies, en utilisant des app pour quantifier nos performances physiques etc. nous fournissons consciemment des données qui viennent nourrir le big data et pourront peut-être un jour être analysées par des algorithmes puissants. Ce glissement du libéralisme humaniste au big data comme idéologie dominante ne peut finalement (et paradoxalement?) s’opérer sans le libre-arbitre de l’individu qui choisit ou non de fournir ces informations, et d’écouter Facebook plutôt que son intuition pour prendre des décisions.

 

 

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